Pourquoi
?
Vers toi Bernard, vers ta
compagne, tes enfants, vers ceux qui te sont proches ou moins
proches, nous faisons s'envoler nos pensées les plus douces et les plus fortes à la fois dans ces
moments de la vie qui font naître tant de questions, tant de
douleurs, tant de colères, tant de rapprochements, d'éloignements
lorsqu'On vous amène au pied d'un monde aux espaces
inconnus.

C’est une
nécessité, une phase incontournable de notre vie, un lieu
d’où nous ne possédons aucune image, si ce n’est celles
de notre imagination …
Ce qui est étonnant avec la mort, c’est que depuis le temps
qu’elle existe, elle arrive toujours à nous surprendre.
C’est un peu comme une vieille comédienne dont on connaît
toutes les ficelles du métier, dès qu’elle a un rôle à
sa mesure, elle nous laisse béat d’admiration.
Je ne parle pas de la mort brutale, celle du condamné ou la lame,
la balle meurtrière, agissent avec une rapidité étonnante, ni de
celle survenue lors d’un accident brutal. Non, ces morts-là
sont trop simples et n’offrent que peu d’intérêt pour
les esthètes que nous sommes. Je veux parler de la mort lente,
celle qui se glisse insidieusement dans une vie, sans prévenir
l’heureux élu, celle qui se réveille une fois que le mal est
devenu irréversible. Cette mort ou le condamné a le temps de voir
son corps se transformer, devenir un étranger au point de ne plus
reconnaître ces parcelles de chair tant de fois frictionnées, tant
de fois éprouvées lors d’exercices physiques, toutes ces
rides observées un jour avec inquiétude, à l’abri des regards
indiscrets. Cette mort implacable qui a pour nom de scène,
la Maladie …
Se dire que partir un jour, sans billet de retour, est le lot de
chacun ne nous enchante pas vraiment, à part pour quelques
illuminés ou désespérés de l’existence, prêts à se
sacrifier pour de bonnes ou mauvaises raisons. Même les amateurs de
voyages n’osent s’aventurer sur ces chemins sombres où
les renseignements et les coordonnées sont introuvables. Pourtant
nous avons tous étés au contact de la mort dans notre vie,
par le décès de proches ou d’inconnus, et cette expérience
nous marque à tout jamais.
Nous savons qu’elle peut frapper à tout moment en emportant
sa future victime au hasard. C’est une roulette russe
permanente que la mort, une loterie du mauvais goût. La mort
ne se soucie pas de notions de justice telles que l’âge ou la
moralité des élus. Et nous pestons devant notre impuissance lorsque
ses choix se portent sur des enfants, innocentes victimes qui
ne disposent d’aucune arme efficace pour se défendre. Bien
sûr, la médecine peut sauver des vies, donner un répit me semble
plus approprié, mais la mort n’a que faire des traitements
médicaux, des prières ou des suppliques, quand elle frappe rien ne
peut l’arrêter, et cela nous pose pas mal de questions, et
bien peu de réponses.
Il arrive parfois que la mort fasse coup double, lorsque dans
un couple celui qui survit ne peut supporter la perte de
l’être aimé. Elle peut aussi infliger des blessures
redoutables. Des êtres peuvent se déchirer lors de questions
d’héritage, et les haines qui se dégagent conduisent à des
envies de détruire l’autre, malgré les peines communes
qui relient les participants.
Cela fait beaucoup de dégâts pour un simple cadavre, alors pensez
quand il s’agit de guerres qui perdurent sur plusieurs
générations …
Les philosophes peuvent nous aider à nous poser de bonnes
questions, les religions tentent d’apporter des réponses face
à l’incompréhension de l’inévitable. Mais ni les unes
ni les autres ne nous préparent vraiment à l’instant décisif.
Mourir apaisé est un terme parfois employé lorsque des malades, en
phase terminale, s’éteignent accompagnés de quelques proches
et de personnel médical formé pour la circonstance. Souvent les
malades se trouvent sous l’emprise de produits anesthésiants
qui réduisent la douleur et permettent d’accéder au calme et
au repos.
Mais avant tout, et même si le dire est désagréable à entendre,
face à la mort nous sommes seuls, résolument seuls. Nous
ressemblons au naufragé sur une île déserte, nous devons faire face
à l’inconnu et improviser devant le vide qui nous entoure.
Les esprits les mieux formés ne sont pas forcément les mieux
outillés pour ce genre de bataille. Les exemples abondent de ces
gens d’apparence solide, qui s’effondrent dans les
derniers instants. Il faut dire que notre société n’aide
guère les vivants à préparer le grand départ, elle a d’autres
chats à fouetter, c’est aux familles de se débrouiller, et
quand elles demandent de l’aide, elles peuvent toujours aller
voir qui bon leur semble, tout est une question de budget.
Le noir est la couleur du deuil, il favorise la montée en puissance
des larmes et de la tragédie. Je suis partisan de regarder du côté
de quelques peuplades africaines ou la mort est entourée de
couleurs et de chants rythmés. Notre civilisation est aussi noire
que les couleurs du deuil, la plupart des façades de nos immeubles
sont faites de teintes sombres. Nous disons à nos enfants que la
mort est triste et que nous avons beaucoup de peine lorsque nous
sommes touchés par elle. Dans ces conditions, ce n’est pas
étonnant que nous soyons de mauvais sujets pour la
camarade.
La mort est un remède à la vie, ça ne veut pas dire grand chose
mais cette image me plaît assez. D’un autre côté, je ne suis
pas certain que l’allongement de la durée de vie soit une si
bonne nouvelle que ça. La vie de personnes âgées ressemble parfois
à une camisole de chaque instant, où les nuits ne suffisent pas à
faire oublier les moments de longue attente et d’ennui. La
vieillesse s’étale de manière insolente sur certaines pages
de publicité, dans des magazines ciblés ou certains paradis pour
milliardaires. Moi je pense que l’être humain est fait pour
vivre debout et non couché, mais loin de moi l’idée de
procéder par euthanasie, pour se débarrasser de toutes ces bouches
inutiles. Nous avons un grand besoin de vieux sages
aujourd’hui, ne serait-ce que pour rattraper toutes les
erreurs commises par ces hommes de pouvoir, qui se croient les
maîtres du monde et de ses habitants.
Daniel est décédé le 11 novembre dernier, au petit
matin près de sa compagne. C’était mon beau-frère, il était
encore jeune comme on dit, mais son cancer a eu le dernier mot. Il
est parti en héros anonyme, sans jamais se plaindre. Il cachait sa
douleur sous un sourire qui ne le quittait que rarement, et ne
pouvait s’empêcher de plaisanter à chacune de nos rencontres.
Il a fait le plein le jour de son enterrement, et le personnel
médical a tenu à l’accompagner pour son dernier déplacement.
Il faisait grand vent ce jour-là, et j’ai vu qu’il
n’y avait pas que les feuilles mortes qui prenaient leur
envol.
Bernard





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