Je pose ici les mots d'un anonyme
que mon amie Lydia a découvert et qui parlent tant aux
victimes.
J'en fait le partage ici.

Je suis né, je suis allé vers l’âge
d’homme et je m’achemine désormais péniblement vers la
fin de ma vie sans avoir rien connu d’autre qu’un vague
et profond sentiment de perte et d’exil. Depuis quand, je ne
me souviens plus, chaque chose que je vois et que je trouve belle -
la chose la plus insignifiante parfois - me donne envie de mourir.
Je pense parfois que c’est pour qu’elle ne soit pas
détruite ou que je ne la perde pas. Je pense d’autres fois
que c’est invivable pour moi, cela, ce moment de
plaisir.
C’est ainsi, j’arpente la sortie noire du paradis
perdu, oui, je suis un mélancolique. On m’en a dénié le droit
pourtant. "Mon" psychiatre - on se les approprie si bien
d’amour et de haine - me dit un jour que si j’étais
mélancolique, je n’en n’aurais rien à fiche
d’abandonner les miens en commettant l’acte suicidaire.
Il faut dire que j’ai du souci de ce côté-là. Les terribles
épreuves en cascade qui ont presque fait disparaître entièrement ma
famille de la surface du monde, à tel point que le récit en serait
peu crédible et que je le tairai, ne me donnent aucune envie
d’ajouter cette peine supplémentaire à leurs malheurs, moi
qui passe à leurs yeux, et c’est l’une de mes
conditions, pour l’un des seuls êtres qui s’en soit à
peu près bien sorti. Cela leur donne un peu de force dans la vie,
comment puis-je la leur retirer ? C’est un dilemme de ceux
auxquels aucun psy ne croira.
Il faut, à tout pris, enferrer l’homme souffrant dans sa
responsabilité. Il n’y a pas de justice en psychiatrie. On
n’accorde aucun bénéfice du doute. On sait qu’au final,
le souffrant sera considéré guéri lorsque sa plainte se sera tue et
qu’il aura reconnu sa responsabilité. C’est ainsi que
vit le mélancolique que je suis, mélancolique, donc, non reconnu.
Mélancolique, ce n’est pas une posture esthétique, un regard
sur soi-même. C’est un état. Considérez un instant ce regard
permanent sur le monde comme derrière la vitre dépolie de Pessoa,
cette impression d’être parti tout en sachant que l’on
est là, ce souffrir avec les autres, pour les autres, et puis ne
plus les aimer du tout d’être aussi souffrants, camper dans
ce noir qui détourne les autres, les fait s’éloigner, partir,
quitter, lassés. Considérer cette peine qui devient tout soi et
qu’on ne peut pas confier, impossible.
J’ai voulu me soigner, j’ai voulu qu’on me
soigne, tout cela a échoué. On me dit, souvent, que si je suis en
vie alors c’est que j’en ai le désir. Je répondrai
qu’on n’a pas compris. Que si je suis en vie, cela ne
fait à mes yeux aucune différence avec la mort. Que simplement je
n’ai ni désir de ceci ni désir de cela, que c’est vide,
creux, sans désir sans rien, oui, difficile à comprendre. Etre
mélancolique c’est être là, comme un Alzeimer. Avec des
productions aléatoires et parfois spectaculaires, mais pas plus que
chez les bien portants, oui car les bien portants existent, quand
on est mélancolique et que l’on rêve de se réveiller, un
jour, en ressentant du désir.
J’avance vers la fin de mes jours et mes jours retardent ma
fin. Je les passe à regretter tout, d’être venu au monde,
d’y être resté, de ne pas en avoir profité, de ne pas savoir
les quitter, de ne rien savoir au fond, de n’être
qu’une toile blanche sur laquelle tout glisse. Et rien ne me
fait peur tant j’ai eu peur de tout. Sauf la beauté, ce qui
pour moi est la beauté, lorsque je peux y voir le reflet de mon
inaptitude à la supporter et qu’elle me rejette dans une
ombre plus macabre encore. La mélancolie aura été ma vie, rien que
ma vie, toute ma vie. Elle semble immortelle. Elle
l’est.
Ecrit par un
anonyme
http://www.recherche-clinique-psy.com/spip.php?article134#forum252







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